Le Monde
Clarisse Fabre
 

Le titre d’un film est parfois un coup de maître : il suffit de prononcer Mediterranea, soit la Méditerranée au pluriel, en latin, et ce mot si familier devient un lieu fantomatique, mondial, qui ouvre l’imaginaire et invite à parcourir un autre atlas. Mediterranea, premier long-métrage de Jonas Carpignano, italo-américain âgé de 31 ans, renvoie au mystère du récit, et à l’analyse du documentaire.

Ce film sur les migrants africains, cueilleurs d’agrumes dans l’Italie du Sud, à Rosarno, joue sur les deux tableaux de la fiction inspirée d’histoires vécues. Révélé à la Semaine de la critique, à Cannes, en mai 2015, il sort en France le 2 septembre et sera projeté à la Mostra de Venise (du 2 au 12 septembre), avec l’espoir de trouver un distributeur en Italie…

Parcours initiatique et géopolitique

Le sujet est sensible: deux jeunes du Burkina Faso, Ayiva et Abas, font l’expérience de la traversée de cette mare nostrum, jusqu’en Calabre, dans l’espoir d’une vie meilleure. Comme si on y était – ou comme si l’on suivait la trajectoire en pointillé sur la carte… –, le réalisateur nous fait vivre l’attente, le départ, les craintes, la peur avérée, puis l’arrivée, l’exploitation des hommes sur le lieu du travail, la cueillette des agrumes à Rosarno, le racisme, mais aussi les heureuses surprises, ce qui rend la question centrale du film plus difficile à résoudre encore : rester ou bien repartir ?

Dans ce parcours initiatique et géopolitique, le migrant n’est plus ce marginal que l’on doit redouter ou accueillir, selon les différents points de vue, mais un rouage « de plus en plus essentiel dans la chaîne d’un monde globalisé », nous dit Jonas Carpignano, de passage à Paris pour la promotion du film. Autrement dit, la question ne peut être l’affaire d’un pays barricadé dans ses frontières, et l’actualité de ces derniers jours donne mille fois raison au cinéaste.

Mediterranea est comme le deuxième volet de son précédent film, A Chjana (2011). Ce court-métrage décryptait les raisons ayant conduit aux émeutes raciales, à Rosarno, en janvier 2010, alors que des « Blancs » avaient tiré sur des ouvriers agricoles africains. « A Chjana était centré sur les événements, Mediterranea est une plongée en profondeur, qui montre la complexité de la situation et interroge le devenir des migrants », commente Jonas Carpignano, admirateur de la réalisatrice Claire Denis.

Mégaphone en main

Dans les deux films, on retrouve le même acteur, qui n’en était pas un au départ : Koudous Seihon (Ayiva dans Mediterranea), burkinabé, a quitté sa ville natale en 2008 pour nourrir sa famille. Le réalisateur l’a rencontré à Rosarno, en 2011, entre récolte et révolte : mégaphone en main, Koudous était le meneur de la manifestation pour le premier anniversaire des émeutes. Jonas Carpignano, qui sortait de ses études d’art à la sélective Wesleyan University, dans le Connecticut, ne venait pas seulement pour le casting…

De fait, dans ses films, le réalisateur aux deux passeports interroge sa propre histoire. Et son parcours est une pièce maîtresse dans le puzzle Mediterranea. Voilà qui je suis, nous dit-il : né en 1984, il a grandi entre deux continents, avec un père italien, dans la banlieue de Rome, et une mère afro-américaine, dans le Bronx, à New York. Ajoutez un grand-père paternel producteur de films, avec sa société Caroselli.

En famille, Carpignano découvrait les Antonioni, les Visconti… Avec les copains, il allait voir les grosses productions au cinéma. « J’ai navigué entre ces deux univers. Très vite j’ai été attentif aux réalités sociologiques, et au rôle qu’ont joué les Noirs dans la société italienne. Il y a aussi l’histoire des Italiens du Sud, qui sont partis aux Etats-Unis au début du XXe siècle… »

Culture mondialisée

Visage latin, peau métisse et longues nattes afro nouées en catogan, il a pour « star préférée » la chanteuse Rihanna, omniprésente dans le long-métrage, qui « vient de la Barbade » comme sa mère, un micro-Etat insulaire situé en mer des Caraïbes… Il n’y a qu’une certaine culture, mondialisée, qui réussit à faire le pont, dit-il encore. Et le migrant contemporain est connecté, comme les autres : « C’est même une condition de sa survie. »

Le destin des migrants a donc fini par croiser la route de Jonas Carpignano. Quand les premières émeutes ont éclaté à Rosarno, en janvier 2010, le jeune réalisateur s’est rendu en Calabre pour « essayer de comprendre ». « C’était la première fois que l’on entendait une parole forte dans la population noire, en Italie. J’étais d’abord venu pour rencontrer des gens, travailler à l’écriture d’un film. Finalement, je me suis installé, et ne suis jamais reparti ! J’ai connu les campements des migrants, avant leur destruction. Je vis toujours en Calabre, en colocation avec Koudous Seihon, qui est devenu mon meilleur ami. »

Sur place, ajoute-t-il, il découvre « une autre réalité que celle entrevue dans les médias » : « A voir les reportages, le sort des migrants était glauque, horrible, c’était du Jim Crow ! », s’exclame-t-il, en référence aux lois dites « Jim Crow », une série d’arrêtés et de règlements dans des municipalités américaines qui symbolisaient la ségrégation raciale, entre 1876 et 1965.

Tournage « au jour le jour »

Rien de spectaculaire dans Mediterranea, Carpignano tisse son récit dans la nuance des multiples témoignages recueillis : le propriétaire terrien a beau être un exploiteur, payant au rabais les cueilleurs, il prend sous son aile Ayiva, se montre hospitalier, sans aller toutefois jusqu’à épouser la cause.

Le tournage de cette production internationale, qui réunit l’Italie, la France, l’Allemagne, les Etats-Unis et le Qatar, s’est fait « au jour le jour ». Carpignano est allé voir le propriétaire des anciens campements qui avaient été rasés, et a négocié la possibilité de les reconstruire. Il a déniché l’autre acteur principal du film, Alassane Sy, au festival Sundance. Les figurants sont des migrants dans la vraie vie.

« Mon seul regret, c’est de n’avoir pu tourner dans le désert libyen avec son panorama unique de dunes et de rochers. La production a refusé pour des raisons de sécurité. » Mediterranea est une reconstitution, au sens propre et au figuré. Un anti-péplum, sans excès, ni folklore.

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